L’usage du téléphone intelligent en situation d’attente: La solitude

Introduction 

Mon battement de coeur augmente en lisant ces manchettes, mes mains deviennent moites, et je m’inquiète. C’est exactement l’effet que ces manchettes veulent provoquer, et elles ont été créés pour une raison. Il faut remarquer que la technologie est omniprésente dans toutes nos activités et a véritablement chambouler la façon dont on vit en tant qu’humains. De grandes transformations technologiques, comme le téléphone intelligent, ont vu le jour en seulement quelques décennies, ce qui représente une très courte période de temps à l’échelle de la vie sur Terre. En quelques années, nos formes de divertissements, notre rapport à l’information et surtout la façon dont on communique ont subi un changement grandiose. Bref, les relations humaines ne se forment plus de la même façon et l’humain se regroupe différemment qu’auparavant, du surtout aux nouvelles formes de communications acquises avec le téléphone intelligent.

Depuis le début de la session, j’ai soumis de multiples exercices multimédias qui avaient un thème commun: la présence du masque dans les nouveaux médias. Par contre, j’ai remarqué qu’un sous-thème était constamment présent dans mes exercices: le rapport aux autres et le rapport à soi-même. Pour moi, le masque est un type de relation puisque pour qu’il y ai masque, il doit y avoir deux sujets: un devant et un derrière le masque. Ceci dit, je m’intéresse tout d’abord à la façon dont le téléphone intelligent a su changer notre relation au monde, plus spécifiquement nos relations sociales. Pour le présent projet, j’aimerais évaluer l’usage du téléphone intelligent en situation d’attente dans un endroit de solitude collective, où les gens se regroupent mais vivent une expérience individuelle. Pourquoi est-il commun de regarder son téléphone lors d’un moment d’attente ou d’inoccupation ? Est-ce un réflexe ? Quelles sont les effets de ce comportement sur notre personne ? Afin de mieux comprendre ces questions, j’ai entretenu de courtes entrevues avec mes proches au sujet de leurs habitudes et de leurs opinions sur l’usage de leur téléphone intelligent. J’ai aussi accumulé des notes d’observation en situation d’attente dans un non-lieu. Le non-lieu, concept pensé par anthropologue Marc Augé, peut être défini comme des espaces où les individus sont nombreux et anonymes comme un centre commercial, une gare de train, une autoroute ainsi que les moyens de transports: « Le non-lieu est donc tout le contraire d’une demeure, d’une résidence, d’un lieu au sens commun du terme. […] Dans ces non-lieux, on ne conquiert son anonymat qu’en fournissant la preuve de son identité – passeport, carte de crédit, chèque ou tout autre permis qui en autorise l’accès » (Seuil). Ceci dit, j’ai fait un court terrain d’observation à la station d’autobus Place d’Orléans. Après la présentation de mes données j’analyserai celles-ci à l’aide de textes, de courants de pensée et de discussions lors du cours Ethnographie des nouveaux médias.

Terrain

Je me suis rendue à la station d’autobus Place d’Orléans le vendredi 5 avril dernier. Il était 7h13 lors de mon arrivée. J’ai remarqué qu’il y avait beaucoup de monde à la station et que c’était l’heure de pointe. L’arrêt d’autobus est à l’intérieur d’un bâtiment ayant de grandes fenêtres de tous les côtés. Il y a un grand trottoir à l’avant des portes d’entrée du bâtiment qui sert de plateforme d’embarquement, où les autobus s’arrêtent et repartent tour à tour. Je me place à l’arrière de la foule, près d’un mur afin d’avoir une vue dégagée des activités pour pouvoir en faire des observations. En portant le regard sur mes alentours, je me suis sentie presque gênée de le faire. J’ai remarqué un sentiment d’inconfort en moi, comme si je sentais que les gens à mes côtés n’aimaient pas que j’observe nonchalamment et que c’était un acte dérangeant. L’endroit est silencieux, presque personne ne se parlent. Quelques personnes sont branchées à leur appareil à l’aide d’écouteurs. Personne ne parle au téléphone et la plupart des gens tapent l’écran de leur dispositif avec leurs pouces. Les usagers des téléphones intelligents ont le cou plié en deux et les épaules retombées vers l’avant. On dirait qu’ils essayent de se mettre le plus petit que possible, comme s’ils étaient dans une petite bulle invisible. Je note mon questionnement: est-ce qu’ils essaient de se rendre invisibles, d’échapper à ce moment ? S’ils le pourraient, est-ce qu’ils s’enfuiraient ? Qu’est-ce qui rend ce moment si déplaisant pour que ces gens veuillent disparaître dans le monde numérique qui s’ouvre devant eux par l’écran de leur téléphone ? Les individus qui ne sont pas captivés par leur écran détournent le regard quand je me tourne vers eux. Mais par ma grande surprise, une dame m’a souri en croisant mon regard et m’a dit bonjour. L’arrivée d’un autobus crée une excitation dans l’endroit, qui devient aussitôt mouvementé. Quelques moments plus tard, j’observe une personne entrer dans la station. Elle regarde brièvement l’écran géant des heures d’arrivées des autobus et va ensuite se placer debout un peu plus loin pour attendre. Comme par réflexe, ça ne lui prend peu de temps pour tirer son téléphone de ses poches et d’être hypnotisée à son tour. Je me demande alors combien de temps s’écoule entre l’arrivée d’un individu et le commencement d’usage du téléphone intelligent, donc je décide de compter les secondes lors de l’entrée des individus dans la station. Un peu plus tard, j’observe une jeune fille entrer dans la station ne regardant rien ni personne. Elle s’arrête debout près des fenêtres et prend son téléphone en main en cinq secondes. Je me demande pourquoi elle ne regarde pas par les fenêtres au lieu d’avoir le regard rivé sur son téléphone ? J’observe aussi un homme d’âge moyen par les fenêtres. Il fait les cent pas sur la plateforme d’embarquement dehors, puis il entre dans la station. Je commence à compter. Il regarde par la fenêtre en marchant sur place et s’arrête pour fouiller son sac afin d’en retirer son téléphone. Douze secondes. Cependant, il ne regarde son écran que pour un instant et le replace dans son sac. Ensuite, une fille adolescente arrive sur la plateforme à l’extérieur et tire son téléphone de sa poche de manteau aussitôt. Je n’ai pas eu le temps de compter. Puis, une femme arrive dans mon champ de vision, s’arrête sur la plateforme et regarde en direction de l’arrivée des autobus. Elle entre dans la station et en quatre secondes elle a son téléphone à la main. Elle observe son écran pour un moment et le garde en main en regardant par la fenêtre, ce qu’elle fait à maintes reprises. 

Lors de mon observation, j’ai pu observer environs une dizaine de personnes qui entraient dans la station et ne sortait pas un téléphone intelligent. J’ai aussi remarqué que la qualité du temps d’attente est différente entre les gens qui regardent l’écran de leur téléphone, ceux qui jasent avec quelqu’un ou ceux qui regardent dehors. L’énergie des individus ayant un téléphone en main est tendue. Ces gens ont contact avec une multitude de réalités en quelques minutes, à cause de diverses applications téléchargées sur le dispositif qui est connecté à un fournisseur d’internet sans-fils, grâce à quoi les applications sont accessibles de n’importe où, dont à la station d’autobus. Je ne peux m’empêcher de me demander si ce contact constant à d’autres réalités a bel et bien un effet sur notre psychologie (nos pensées, notre humeur, nos opinions) et sur notre biologie (notre posture, notre battement de coeur, nos niveaux de stress), ce qui nous rend tendus quand nous sommes hypnotisés par nos écran en situation d’attente. D’ailleurs, je remarque que l’énergie des gens qui attendent l’autobus patiemment sans regarder leur écran de téléphone est plus relaxe. Ils ont les deux pieds bien encrés au sol et ils me semblent être présent dans le moment d’attente.

Entrevues

Plusieurs questionnements ont été relevés lors de mon enquête de terrain et j’ai donc décider de parler avec mes proches afin de connaître leurs opinions et leurs raisonnements, et possiblement d’obtenir des réponses à mes questions. J’ai discuté avec trois personnes de mon entourage: une personne de 18 ans, une de 20 ans et une autre de 50 ans. Nos conversations étaient semi-dirigées, c’est-à-dire que j’avais une série de questions générales à leurs demander mais que nos conversations pouvaient aussi prendre d’autres routes afin d’en découvrir plus sur leurs raisonnements. Premièrement, j’ai demandé la question suivante: pourquoi les gens regardent leur téléphone en situation d’attente ? Les trois personnes m’ont répondu, parmi autres choses, que c’est un réflexe de le faire. Une personne a mentionné que c’est surtout lorsqu’on n’a rien à faire qu’on se tourne vers l’appareil. Une autre personne a expliqué qu’il y a toujours quelque chose à découvrir sur son téléphone, que ce soit à cause de la réception d’une notification ou non. Il peut passer son temps d’attente sur ses réseaux sociaux et apprendre de nouvelles choses, comme si le dispositif lui donnait un accès infini à l’information. Deuxièmement, je leurs ai demandé s’ils pensent que nous sommes conditionnés à ce comportement ou non, et pourquoi ? Deux des trois personnes étaient d’avis que nous sommes conditionné à ce comportement puisque tout le monde dans leur environnement le fait, c’est donc un automatisme. Ils ont ajouté que c’est awkward d’être en public quand ils sont seuls, surtout en moment d’attente puisqu’ils n’ont rien à faire. De plus, une personne a mentionné qu’elle se sent bien de regarder son écran en moment d’attente puisqu’elle a l’air occupée et à son affaire. Troisièmement, nous avons aussi discuté de la possibilité du moment d’attente sans téléphone. La personne de 18 ans a répondu qu’elle n’a aucun goût de socialiser avec des étrangers et qu’elle ne manque rien en utilisant son téléphone puisque pour elle, c’est ennuyant d’attendre. Par contre, quand j’ai demandé ce qu’on fait du moment d’attente quand on enlève complètement le téléphone de l’équation elle m’a répondu: « Quand on a pas de téléphone, on vit… nous ne sommes plus autant esclaves ». J’ai trouvé cette réponse très intéressante ainsi que contradictoire à sa réponse précédente. De plus, la personne de 50 ans a eu une réponse similaire: « Quand on enlève le téléphone de l’équation il y a le bonheur, la joie de vivre et d’observer, d’être spectateurs de la vie qui se déroule devant nous. On oublie de remarquer les rayons de soleils scintiller dans les flaques d’eau au printemps, ou bien la façon dont deux jeunes amoureux se regardent. C’est ça la vie, la vraie vie. Pas ce qui se passe sur l’écran ».

Analyse

À l’aide des données accumulées en enquête d’observation et en entrevues présentées plus haut, j’aimerais présenter une analyse de l’usage du téléphone intelligent en situation d’attente qui touchera trois points: la foule, l’addiction et l’attention.

Pour commencer, il est clair que la façon dont la foule se comporte joue un rôle important quant à l’usage du téléphone en situation d’attente. Comme l’on mentionné les personnes en entrevues, nous sommes toujours entourés de gens qui regardent leur écran de téléphone dans plusieurs endroits publics. Il est alors automatique pour les individus de reproduire ce comportement, d’imiter les gens qui nous entourent. Justement, dans le texte Penser la diversité des pratiques médiatiques les auteurs cites: « on ne devient pas fan tout seul, mais par le biais de ses relations » (Patriarche, 2014, p. 212). En effet, l’individu devient par le groupe et à cause du groupe. Je suis d’avis qu’à un moment donné dans l’histoire de la technologie il est devenu la norme de regarder son écran de téléphone en situation d’attente, en vivant un moment de solitude. Ce qui expliquerait la tension et la résistance que j’ai ressentie en observant mes alentour à la station d’autobus. L’action d’observer son environnement et de regarder les gens dans les yeux, de sourire, est devenu un acte étrange. Il est bien plus facile de faire comme les autres, de suivre la norme, et d’être rivé à son écran.

En lisant l’actualité au sujet de l’usage du téléphone, le thème de l’addiction était récurrent. J’ai remarqué que nous vivons un cercle vicieux quant au sentiment de bonheur qui ressenti en étant usager du téléphone. Lorsque notre réalité n’est pas à la hauteur de nos attentes, nous vivons une chute d’une substance chimique dans notre cerveau nommée dopamine. Alors, nous recherchons quelque chose qui nous donnera une hausse de dopamine (l’usage du téléphone). Mais cette hausse ne dure pas longtemps et nous sommes déçus sous peu mais nous continuons toujours d’essayer, ainsi le cercle vicieux (Hosie, 2017). Peut-être que nous avons de la difficulté à surmonter, à faire face au sentiment de se retrouver seul dans un endroit public. Nous voulons nous sentir important et à notre affaire, nous voulons cette hausse de dopamine, donc on se tourne aussitôt vers l’écran de notre téléphone. Faire face à notre réalité présente, à nos pensées dans un moment d’attente ou de solitude est donc insurmontable. Mais peu de gens ont le courage de réaliser à quel point de simples interactions sociales sont importantes pour notre psychologie (Peeples, 2018).

Enfin, je me suis beaucoup inspirée du texte Pour une écologie de l’attention par Yves Citton pour analyser les données. Justement, Citton met en lumière la technologie et l’attention en expliquant que l’individu est toujours attentif, surtout grâce à nos instincts de survie. Mais ce qui est important ici, c’est la qualité de notre attention. En fait, on regarde notre écran en moment d’attente, pas parce que nous n’avons pas d’attention, mais parce que nous ne sommes pas capables de développer une attention de qualité. Les logiques du capitalisme font en sorte que nous devons être productifs sans arrêt, et parfois inconsciemment. Nous avons été conditionnés à cet état d’être depuis que nous sommes à l’école, à cause de l’industrialisation (Citton, 2014). La plupart des membres de notre société ont grandis avec une forme de technologie séduisante, qui hypnotise avec ses diverses couleurs et formes, qui apporte dans notre réalité une réalité qui serait autrement lointaine. Comme nous l’avons vu plus haut il est de moins en moins populaire, encore moins nécessaire, d’avoir des interactions désinvoltes en situation d’attente ou en moment de solitude dans un endroit public. Donc, les individus de notre société n’apprennent plus comment avoir un contact humain en étant seuls en public, et ne possèdent plus les capacités essentielles au développement d’une attention de qualité. D’ailleurs, il est probable que l’on donne attention à notre dispositif afin d’éviter de faire attention à quelque chose d’autre… Nos propres pensées ou la réalité de notre monde analogique, peut-être ?

Conclusion

Les données accumulées démontrent que les gens réalisent que l’usage du téléphone en situation d’attente est un réflexe et il est clair que la plupart ne reconnaissent pas ce qu’ils manquent en regardant leur écran. S’ils le reconnaissent, c’est qu’ils ne savent pas comment s’en sortir. 

Ce projet de recherche m’a permis d’explorer mes propres habitudes d’usage du téléphone intelligent. Je suis d’avis que si nous pourrions apprendre à cultiver une attention de qualité, surtout en situation d’attente et de solitude, nous pourrions nous détacher des normes de l’usage du téléphone en public, d’éliminer ce masque qui recouvre nos expériences. Il serait alors commun pour tous d’observer la vie devant nous, les détails qui passent souvent inaperçus par la majorité mais qui compose une grande partie de notre existence sur Terre. Je crois que ces réalisations pourraient aider notre société à retrouver une joie de vivre, à être moins anxieuse et plus heureuse.

Voici une vidéo que je trouve très intéressante. Elle touche mon sujet de recherche et aide à la compréhension des effets de l’usage des réseaux sociaux.

Bibliographie

Citton, Yves (2014). Pour une écologie de l’attention, Paris: Éditions du Seuil, 159 p.

Hosie, Rachel (2017). « The Psychological Reason You Can’t Stop Checking Your Phone », Independent. [en ligne] https://www.independent.co.uk/life-style/why-keep-checking- phone-psychology-smartphone-notifications-social-media-a7572916.html

Patriarche, Geoffroy & Marie Dufrasne (2014). « Penser la diversité des pratiques médiatiques: Le réseau comme catégorie conceptuelle pour la recherche sur les audiences et les publics », La Découverte, vol. 5, no 187, p. 195-232. DOI:10.3917/res.187.0195 

Peeples, Lynne (2018). « Can’t put down the phone? How smartphones are changing our brains — and lives », NBC News. [en ligne] https://www.nbcnews.com/mach/science/ surprising-ways-smartphones-affect-our-brains-our-lives-ncna947566

Seuil. « Sciences humaines », seuil.com. [en ligne] http://www.seuil.com/ouvrage/non-lieux- marc-auge/9782020125260

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